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Les ruines d’un homme
Spirituality

Les ruines d’un homme

by Lisa Haliki

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Original language: Français

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Chapter 1


Concours  pulsely stories 


Je me retrouvais là, livide devant la tombe de ma mère. Je n’avais plus qu’elle. Hélas, elle aussi m’avait abandonné. Toute ma famille me détestait depuis déjà de nombreuses années, sauf elle. Je n’étais pas le musulman rêvé de mon père. Pas assez pieux, contrairement à mes frères. Moi, je m’enivrais de boissons alcoolisées entre les salats. Je squattais au bar en quête du sens de ma vie, comme si celui-ci se trouvait dans l’admiration des jeunes femmes. J’aimais les arnaques en tout genre. Plus je mentais et trompais, plus mon cœur devenait hypocrite. Plus j’aimais ça. Il n’y avait que ma mère qui croyait encore en ma foi. En réalité, c’est grâce à elle que je tenais encore à la prière. Elle exigeait au moins une fois par jour que ce soit moi qui la dépose à la mosquée. Je tenais mon engagement auprès d’elle. Je ne voulais pas arriver honteux à rattraper les prières dans la maison de notre Seigneur. Je m’efforçais de prier à l’heure.
Le jour de sa mort, j’ai compris que toute ma famille avait honte de qui je suis. J’étais un affreux personnage, enivré cette fois-ci de chagrin. Je n’avais pas la pudeur de mon grand frère Mohammed ni le comportement de mon petit frère Omar. J’étais celui du milieu. L’oublié, ou bien celui dont tout le monde était déçu. Je ne travaillais pas et dépensais mon argent dans le paraître. Quitte à être pauvre, autant être un pauvre stylé, non ? Je voyais bien la déception dans le regard de mon père. Pourquoi Ali en est arrivé là ? Pour ne pas vivre dans la honte, il préférait me rejeter. Il ne comprenait pas d’où venait ma dérive. Lui qui m’a enseigné et éduqué dans la religion. Lui qui m’a transmis sa science. J’avais transformé mes connaissances en désespoir. À son plus grand malheur.

Le jour de son enterrement était le jour le plus difficile de ma vie. J’étais rejeté comme si je passais par hasard dans cet endroit. En plus de cela, j’avais perdu mon seul repère d’ici-bas. Je ne trouvais déjà pas le sens de ma vie, mais je sais qu’elle était ma seule bonne fréquentation. La seule qui croyait encore en moi. À l’enterrement, j’ai retrouvé mon grand frère qui est la fierté de mon père. Un homme pieux avec sa longue barbe et son sourire d’une blancheur lumineuse. Dentiste et fervent fidèle de la mosquée. Père de trois enfants et marié à une niqabie. Le rêve de mon père se réalisait à travers lui. Et moi, j’étais son pire cauchemar. Ali, 35 ans, célibataire et chômeur professionnel. J’ai échoué dans tout ce que j’entreprenais. J’étais croyant, mais je ne pouvais pas me considérer comme pieux. Je buvais régulièrement pour oublier mes échecs passés. Je passais mon temps au bar avec mes amis. Je baladais ma mère souffrante une fois par semaine au parc.

Mon frère vérifie mon état avant que je rentre dans la mosquée pour prier la salat janaza. Il m’enlace en sentant mes vêtements. J’avais mis des vêtements propres et parfumés en honneur à ma mère. Il devait être déçu qu’il ne sente pas la fumée du désespoir. Après vérification, il me laisse entrer, mitigé. La salat se déroule, puis le cortège jusqu’au cimetière. Enfin, ma mère, Fatima, est déposée dans sa demeure finale.

Le cœur meurtri, les jours qui ont suivi ont été de pire en pire. Je n’avais plus mis un pied à la mosquée. J’avais abandonné tout espoir en la prière. Je passais mes journées à dépérir sur ma chaise avec des bouteilles que j’enchaînais successivement. Cela faisait une semaine que je ne m’étais pas douché, comme si j’étais allergique à l’eau.
Après une semaine de mélancolie, quelqu’un sonne à ma porte. Je trébuche entre les cadavres de bouteilles et les sachets de commande. J’ouvre la porte de manière furtive. J’ouvre grand la porte, on pouvait apercevoir le désespoir de mon rangement. C’était ma voisine du dessus. Une femme discrète que je connais peu. Elle se présente devant moi avec sa robe noire et son khimar rose. Sa foi illuminait son visage. Le regard pudique, elle faisait mine de ne pas être dérangée par l’odeur que je dégageais.
Je me lance, avec les esprits quelque peu emmêlés :
— Oui ? C’est pour quoi ?
Mon esprit était tellement emmêlé que j’en ai oublié la politesse. Gênée, elle me répond timidement :
— Selem aleykoum, je… je suis désolée de vous déranger. Je voulais vous prévenir qu’il y a une fuite dans ma salle de bain et que l’eau ne cesse de couler. Je voulais vous prévenir si jamais l’eau coule jusqu’à chez vous. Puisque vous êtes en dessous de mon appartement, la fuite peut se multiplier jusqu’à votre logement. Le propriétaire m’a dit qu’il faut vite le contacter si vous constatez une fuite.

Mon cerveau n’avait tellement pas fonctionné depuis longtemps que j’ai mis du temps à comprendre toutes les informations. J’étais gêné qu’elle me voie dans cet état-là. Je la remercie vite fait et je claque la porte.
« Quel imbécile », me répéta ma conscience qui reprend petit à petit sa place.
Mon corps, ne supportant plus mon propre état, je m’effondre sur le parquet, entouré de mes dégâts de la semaine. Le sommeil m’emporte jusqu’au lendemain, 13 h.
Le réveil sonne, ma tête me fait mal comme si on m’avait frappé la veille. C’était presque le cas, j’avais la marque du parquet sur le front. Mon effondrement m’avait écorché les mains et le visage. Je décide piteusement de ranger mon appartement. Chargé de deux gros sacs-poubelle, dont un qui chantonne à chaque mouvement, j’ouvre ma porte et trouve un mot.
Il y avait écrit :
« Selem aleykoum, je n’ai pas osé vous déranger une seconde fois. Les réparateurs viendront mercredi à 14 h 30. Ils vont devoir passer par votre logement pour vérifier si la fuite s’est étendue. Khadija. »


Mon cerveau retrace mon passé. J’avais honte de l’état dans lequel elle m’a aperçu. J’ai été impoli et désagréable. Je comprenais pourquoi ma famille me détestait. Je n’étais pas seulement pas pieux, mon comportement était détestable. J’étais détestable.
Je vide mes poubelles, pensif. Je décide de me doucher. La tristesse m’envahit, mais étonnamment, je n’avais pas envie de boire. Mes souvenirs avec ma mère me submergent. Elle me manquait tant. L’angoisse m’envahit et me précipite vers mon tapis de prière. Mon cœur s’emballe fort, je peine à respirer. Je suffoque en pensant que mon heure, à moi aussi, est arrivée. J’étale mon tapis et prie la prière du Maghrib. Le souffle se relâche quand je retrouve enfin la connexion à mon Seigneur. Je passe la soirée en alternance entre la prière et les larmes. J’avais besoin d’être connecté à Lui. Ça faisait longtemps que je n’avais pas déposé mon front sincèrement sur le sol froid. J’invoquais mon Seigneur avec toutes mes forces. Je ne comprenais pas pourquoi mon Seigneur m’avait retiré ma seule bonne fréquentation. Pourquoi il ne me l’avait pas laissée près de moi encore un peu ? Le temps qu’elle soit fière de moi.


Le lendemain, étrangement, je me sens mieux alors que j’ai peu dormi. Mon appartement est toujours en désordre, mais il est plus propre que la veille. Je regarde la date du jour et nous sommes mercredi. Je décide de passer ma matinée à ranger pour ne pas avoir honte devant les mécaniciens. Surtout si la voisine doit descendre. Afin qu’elle voie une autre facette que le désespoir.
14 h 30, les mécaniciens sont là. La fuite va demander plus de temps que prévu ; en effet, elle s’est étendue jusqu’au voisin du dessous. Elle est beaucoup plus imposante. Après leur intervention, je décide d’offrir une partie de ma commande Uber Eats à la voisine. J’avais envie de commencer à me racheter. Je commençais à prendre conscience que l’alcool n’a pas amélioré mon comportement. Ma mère aurait rêvé de me voir arrêter l’alcool qu’elle détestait tant.
Je monte les escaliers, enthousiaste et en même temps stressé. Je sonne à la lourde sonnette qui fait un bruit grisonnant. Puis la voilà, vêtue d’un ensemble rose clair. La pudeur la rendait belle. Elle illuminait la pièce. Elle ouvre la porte, quelque peu gênée. Mais je crois que lorsqu’elle dépose son regard sur moi, c’est moi qui fus le plus gêné. Je lui lance timidement :
— Selem aleykoum ! Je voulais m’excuser pour l’autre fois. Je n’avais pas beaucoup dormi. Enfin bref, j’ai été maladroit et je voulais t’offrir une partie de mon repas… La fuite a coupé l’eau toute la journée. Je me suis dit que peut-être tu n’as pas pu te faire à manger…
Je lui tends la boîte marron composée de frites et d’un shawarma. Ceci dit, c’est le meilleur du quartier. J’étais gêné et honteux. J’avais l’impression d’être un enfant de cinq ans qui peine à aligner deux phrases.
Khadija sourit et me remercie pudiquement.
Je rentre chez moi l’esprit confus. Cette femme avait attiré mon attention. Mais qui voudrait de moi ? D’autant plus avec la première impression que j’ai faite. Petit à petit, je repris la prière chaque jour. Celle-ci me faisait du bien. C’était la seule chose qui m’aidait dans mon deuil. Je me surprends même à avoir envie d’aller à la mosquée. Mais je ne suis pas encore prêt. J’avais peur d’affronter ma peine. La mosquée était encore trop associée au souvenir de ma chère mère. Je ne pouvais pas l’affronter.


Aujourd’hui, c’est le mariage de mon cousin Hamid. Il avait enfin trouvé l’amour à l’âge de 40 ans. Toute sa famille avait perdu espoir de le voir un jour marié, sauf lui. Il a toujours su qu’il allait sauter le cap un jour. La patience a porté ses fruits, c’est le grand jour. Il se marie avec Laura, une Française convertie à l’islam. Elle est âgée de 35 ans. Elle était épatante ; elle avait appris, en un an, à lire le Coran. Après la cérémonie, qui fut émouvante, nous arrivons sur le lieu de réception.
Pendant le mariage, les hommes et les femmes furent séparés pour le plus grand bonheur de mon frère Mohammed, qui ne fit que répéter qu’il ne serait pas venu si c’était mélangé. Avant d’entrer chez les hommes, au loin, j’aperçois une silhouette qui me paraît familière. Elle était vêtue d’une robe longue et mouvante violette ainsi que d’un long khimar assorti à sa robe. Elle discutait aux côtés de la mariée et de Hamid.
Je décide d’aller saluer les mariés. Plus j’approchais, plus son visage m’était reconnaissable. C’était bien elle, Khadija. Je la salue ainsi que le couple. Me rendant compte de mon impolitesse, je baisse les yeux. Je fais un geste sur l’épaule de mon cousin pour lui dire que je le retrouverai plus tard. Et je m’en vais. Je ne sais pas pourquoi elle me touchait autant. J’avais envie d’apprendre à la connaître. Mais cette fois-ci, de manière sincère.
Dans la salle des hommes, l’ambiance est plutôt amicale. Mohammed étale son savoir pour le plus grand bonheur de mon père. Je suis un peu en retrait de ma famille. Personne n’a oublié le passé. À de nombreuses reprises, pendant les cérémonies de famille, je suis arrivé un peu trop ivre. Dorénavant, j’étais content d’être enfin sobre. Depuis que j’avais repris sincèrement la prière, l’alcool ne me manquait pas.
Hamid me rejoint avec un grand sourire dans son costume blanc bien taillé. Le voyant s’approcher, je lui dis avec un grand sourire :
— Alors, ça fait quoi d’être enfin marié ?
— Enfinnnnnnnmn !! Merci Allah !, me répond-il en levant les mains au ciel, puis il enchaîne :
— Et toi, c’est pour quand ?
— Je ne sais pas, je ne sais pas si un jour quelqu’un voudra de moi.
— Mais si, t’es quelqu’un de bien dans le fond. T’es juste un peu perdu, mais tu finiras par trouver.
— In shaa Allah.
Hamid était un des rares qui ne m’a pas jugé ni renié dans ma famille. J’avais envie de lui parler de Khadija. C’était une amie de sa femme ? Est-elle célibataire ? Je me surprends avec un tas de questions qui ne m’étaient jamais venues auparavant. Quand soudain, il me dit :
— Alors comme ça, tu as un dégât des eaux dans ton immeuble ?


Surpris, elle m’a reconnu ? Elle lui a parlé de moi ? J’espère qu’elle ne lui a pas raconté dans quel état j’étais à notre rencontre.
Je lui réponds timidement :
— Oui, comment tu sais ça ?
— Me fais pas le timide avec moi, me dit-il en rigolant. Puis il reprend : Khadija m’a dit que tu étais son voisin. Elle ne savait pas qu’on était de la même famille. C’est une grande amie de ma femme.
— C’est tout ce qu’elle t’a dit ?


J’avais envie qu’elle lui dise qu’elle voulait une mouqabala pour qu’on apprenne à se connaître. En même temps, j’avais peur qu’elle lui dise que j’étais désagréable et grossier.
Hamid, étonné de ma réponse, me répond simplement :
— Bah oui, tu veux qu’elle me dise quoi d’autre ?
— Non, non, rien.


Quel imbécile, encore une fois. Pourquoi j’ose rêver qu’elle s’intéresse à moi ? Elle est pieuse, et moi, c’est comme si je réapprenais à vivre avec ma foi. Encore loin d’être l’homme idéal.


Hamid, voyant ma déception, me regarde droit dans les yeux avec ses mains sur mes épaules et me dit sérieusement :
— Elle est célibataire, mais elle ne cherche que du sérieux. Elle connaît le Coran par cœur, masha Allah. Elle a fini ses études. Elle est dentiste. Mais son rêve, c’est de se marier et de fonder sa famille dans le dîn. Elle a 27 ans. Elle fréquente la mosquée Al Hassan. Elle donne des cours d’arabe aux enfants. Voilà tout ce que tu as à savoir. Maintenant, à toi de jouer.


Et il s’en va avec un sourire en coin. Il avait compris qu’elle m’intéressait sans même que je le lui dise.


Je sors dehors pour fumer ma cigarette. J’étais déterminé à arrêter mes addictions. Je me suis promis de finir mon paquet et de ne plus jamais fumer. Ma mère aurait été heureuse de me voir évoluer ainsi. Entre deux inspirations, j’avais de l’espoir. Elle était la femme dont tout musulman rêvait. Moi, j’étais plutôt son pire cauchemar. Elle fréquentait la mosquée où j’allais régulièrement avec ma mère. Pourtant, je ne l’ai jamais croisée.


Les jours passent et je retrouve petit à petit ma foi. La lecture du Coran apaise mon cœur qui crie encore la douleur. Une douleur qui ne cesse de me hanter. Je rêve d’elle la nuit et me réveille en pleurant. Je ne dors bien qu’après avoir prié la nuit entière. Je succède les rakats jusqu’à épuisement. L’arrêt de la cigarette me rendait nerveux. Je devais me trouver de nouvelles occupations. Je me surpris à faire du bénévolat avec mon petit frère Omar. Omar était bénévole à la mosquée pour nettoyer le quartier et sensibiliser les jeunes à la pollution. J’allais trois fois par semaine ramasser les déchets avec les enfants. Ces mêmes enfants qui enchaînaient avec les cours d’arabe de Khadija. Je la percevais de la fenêtre discrètement.
Jusqu’à ce que le petit Farid me fasse le rappel :
— C’est pas bien d’observer les filles. Baisse le regard, Ali, ou va voir son père.
Me dit-il avec les sourcils froncés comme si c’était sa véritable sœur que je regardais.
Je lui souris en lui caressant la tête, tout en le remerciant du rappel. Mon égo avait pris un coup. C’était un enfant de 7 ans qui m’avait rappelé le droit chemin. Il m’avait surtout rappelé mon manque de courage. Le bénévolat ne suffisant pas, je jeûnais régulièrement afin de me sevrer de mon addiction. Le diable titillait mes papilles lorsque je ramassais les mégots fraîchement jetés. L’odeur du tabac froid me faisait palpiter le cœur. Mais il n’était plus question de retomber dans ce sombre gouffre de l’addiction. Je n’arrivais toujours pas à franchir le palier de la mosquée. J’attendais toujours les autres dehors.
Désirant devenir un nouvel homme, je décide de chercher du travail. Mais cette fois-ci, un travail légitime et légal. Cette fois-ci, plus question d’être commerçant d’un produit illicite. Mais avec ma tête blafarde et la marque de prière que j’ai sur le front, comme celle de Soprano, mes sourcils épais noirs et mes cheveux frisés mi-longs, j’ai été victime d’un non-succès. J’ai réussi à obtenir un travail à la plonge dans le kebab du quartier. En réalité, c’était un ami de Mohammed. Je sais qu’il m’a pris car il a eu pitié de moi. D’ailleurs, mon frère, lorsqu’il a appris la nouvelle, m’a félicité. Il m’a déclaré que je devenais enfin un homme. Je n’aimais pas l’arrogance de mon frère. Il a toujours été « monsieur parfait » et moi son opposé. Je n’ai jamais vraiment su ce qu’il pensait de moi. Est-ce de l’ironie ou de la vraie empathie ? Mon père, quant à lui, était toujours distant avec moi. Je sais qu’il était peu convaincu de mon changement. Il disait que je ne tiendrais pas sur le long terme, « comme d’habitude ». 
Les mois passent et je finis par être livreur. Rachid, le gérant du kebab, m’a promu livreur pour me féliciter de mon travail.


J’enchaînais les livraisons jusqu’au jour où ma dernière commande se trouvait dans mon immeuble, au nom de Lana. Je connaissais peu mes voisins. En réalité, avant le décès de ma mère, j’étais peu chez moi. Il était tard, donc avant de partir livrer, je demande à Zaphir, le cuisinier, de me préparer une assiette kebab. Une fois celle-ci prête, j’enfile ma veste et chevauche mon scooter. Je roule jusqu’à destination. J’appelle la cliente pour lui dire que je suis arrivé et lui propose de lui livrer devant la porte. Elle m’indique son appartement : le numéro 3, deuxième étage.
Devant la porte, je sonne. Lorsqu’elle s’ouvre, je tombe nez à nez avec Khadija. Elle fut étonnée de me voir lui livrer sa commande. Je me présente comme si on ne se connaissait pas :
— Selem aleykoum, je t’apporte cette fois-ci ta commande. Je suis le livreur du kebab de Rachid. Sauf que c’est au nom de Lana, c’est normal ?
Elle me glisse un sourire et me répond :
— Aleykoum selem wa rahmatullah, oui, c’est mon amie qui a commandé, merci.
N’osant pas plus la déranger, je fais demi-tour lorsqu’elle me dit :
— Je suis contente de voir que tu vas mieux.
Honteux, je la remercie et lui fais un sourire. Je rentre chez moi souriant et apaisé. Peut être que j’ai enfin ma chance? A t’elle perçu le nouveau moi? Cette nouvelle embaume mon cœur. Il faut que je rencontre son père.


Le lendemain, je retourne travailler plus apaisé. Une fois arrivé sur place, l’euphorie est installée. J’apprends que le fils de Rachid va se marier. Anis est un beau gosse âgé de 30 ans. Il est ingénieur et tout lui réussit. Sa foi illumine son visage. Rachid heureux, me donne le carton d’invitation. Avant même que je puisse l’ouvrir, il me dit hâtivement :
— Al hamdoulillah, mon fils se marie enfin, et en plus avec une de tes voisines. Le monde est petit.
— Félicitations, je suis content pour lui ! C’est vrai ? Subhan Allah, c’est dingue. Peut-être que je la connais.
— Elle est discrète. C’est la jeune Khadija, la fille de Samir, l’imam de la mosquée Al Hassan. La fille d’un imam à mon fils, je suis fier de lui !
Je ravale ma salive de dégoût et réponds :
— Ah oui, je vois ! Qu’Allah embellisse cette union

.
La nouvelle bourdonne dans mes oreilles. Mes espoirs sont bel et bien envolés. Je devais me rendre à l’évidence. Une femme comme elle ne mérite pas un homme comme moi. Dépourvu, je sens le besoin de retrouver ma mère. Pour la première fois après des mois, je me rends sur sa tombe.
Je me retrouve là, livide devant la tombe de ma mère, quand soudain j’entends des pas avancer dans ma direction. Mon père s’avance doucement et, arrivant devant la tombe, prononce :
— Selem aleykoum.
Je reste là, silencieux, jusqu’à ce qu’il brise le silence :
— Elle me manque terriblement, à moi aussi. Je viens une fois par semaine prier pour elle. J’invoque le Tout-Puissant pour qu’Il lui fasse miséricorde. Hamid m’a dit que tu t’intéressais à la jeune Khadija. Je viens d’apprendre son mariage avec le fils de Rachid. Les nouvelles vont vite. N’abandonne pas ce que tu es devenu. Je ne sais pas si elle était une source de motivation. Mais ta mère serait fière de ce que tu es devenu. Je dois bien l’admettre, moi aussi, j’espère que tu vas continuer ainsi. Tu ne dois pas faire ça pour une fille ou même ta défunte mère. Deviens quelqu’un de bien pour toi. Tu es quelqu’un de bien, mon fils.


Les larmes montent, mais je résiste pour ne pas qu’elles coulent le long de mes joues. Je suis ému, car c’est la première fois que mon père me dit qu’il est fier de moi. Je le regarde et lui aussi est ému. Je décide de ne pas répondre et de l’enlacer.


J’étais dégoûté de ne pas avoir eu ma chance auprès de Khadija. Mais je ne savais pas si j’étais prêt à être marié. Quelques mois plus tard, le mariage fut somptueux et sobre. Un mariage simple sans artifice, un mariage de rêve pour des personnes pieuses. Je n’ai pas eu la force d’affronter mes sentiments. Pour éviter de me rendre au mariage, je suis parti. J’ai décidé de m’offrir des vacances. Et pas n’importe lesquelles, j’ai décidé de partir à La Mecque. Cela change de mes vacances avec le diable à Ibiza. Je ressentais le besoin de me connecter à mon Seigneur pour ne pas replonger. La tristesse me tentait trop vers mes anciens vices. Je ne pouvais pas replonger.
Après quelques heures d’avion et un trajet en voiture, me voici arrivé à La Mecque. La terre sacrée était sous mes yeux. Un sentiment inexplicable m’envahit. Après avoir réalisé ma première Omra, je m’assois dans la mosquée avec vue sur la Kaaba. Je décide de lire la lettre que mon père m’a offerte avant mon départ. Il m’avait demandé de l’ouvrir une fois sur place. C’était une lettre basique blanche avec écrit mon prénom en attaché. L’écriture de mon père, un peu hachurée. Je l’ouvre et retire la feuille A4 pliée en quatre de l’enveloppe. Je reconnais directement l’écriture de mon père. Je ne le soupçonnais pas d’avoir des airs d’écrivain. Je commence à lire la lettre :
« Ali,
Moi aussi, j’ai mes torts et je n’ose pas affronter mes propres regrets. C’est pour ça que je décide de t’écrire. Ton choix de ce voyage à La Mecque m’a profondément rendu heureux. J’avais envie de venir avec toi mais je n’ai pas osé te le demander. J’ai été dur avec toi. Je voulais être dur pour que tu deviennes un meilleur homme. Hélas, ta mère avait raison, ce n’était pas la bonne éducation. Mais pris dans ma fierté, je n’ai pas pu faire machine arrière.
Ta mère t’aimait beaucoup. Je prenais souvent de tes nouvelles grâce à elle qui te fréquentait régulièrement. Elle disait toujours que tu étais bien. Tu étais juste un grand enfant perdu. Lorsque tu as perdu ton entreprise de vêtements, nous étions tous inquiets de ton état de santé. Tu as sombré dans le cercle de l’alcool. Nombreux dans la famille sont ceux qui sont aussi tombés. Un vrai fléau qui nous guette de près. C’était trop dur pour moi de te voir sombrer. Je culpabilisais trop pour pouvoir te regarder.
Je te demande pardon, mon fils. Pardonne-moi mes erreurs, pardonne-moi de ne pas avoir rempli mon rôle de père. Ma fierté d’homme m’a enlevé mon devoir envers toi.
J’espère que tu n’es pas trop triste de ne pas être destiné à Khadija. Hamid m’a dit qu’elle t’intéressait. Ne t’en fais pas, toi aussi, si Allah le veut, tu trouveras ta moitié qui te comblera de bonheur.
En attendant, quand tu rentreras de ce magnifique voyage, tu pourras revenir à la maison si tu en ressens le besoin.
N’oublie pas de faire des invocations pour ta défunte mère. N’oublie plus jamais Allah, mon fils. Personne ne pourra te sauver sauf Lui. C’est Lui qui t’a ramené vers Lui. Ton parcours doit être une fierté et ton passé enfoui. Il ne te définit pas.
Je suis fier de toi.
Je t’aime, mon fils.
Amir
»


C’était la première fois que mon père me disait qu’il m’aimait. J’étais ému d’avoir retrouvé l’homme qui me manquait tant. Mes larmes coulent, tant pis pour la virilité. Je suis ému et reconnaissant envers mon Seigneur. Il m’a guéri grâce au décès de ma mère. J’invoque pour elle du plus profond de mon cœur. Je sens mon cœur, qui était auparavant mort, rebattre. Je me sens ressuscité parmi les vivants. J’espère enfin un futur avenir brillant.
À suivre…

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